La disparition de Helena – Chapitre 2

Chapitre 2 – De son entrée chez Automob’Act au début de sa grossesse

 

Pour lire le chapitre précédent c’est ici, et pour lire l’article parlant du jeu autour de l’histoire, c’est là.

    Le jour où Helena retourne chez Automob’Act, le lundi 2 octobre 2017, elle retrouve ses repères. Elle intègre l’équipe dans laquelle elle a fait son stage : l’équipe du service Laboratoire Composite dans le département Recherches de la filiale Recherches et Développement. Frédéric, son ancien tuteur, est à présent son supérieur. Pour plaisanter et parce qu’il l’aime bien, il continue de l’appeler sa petite stagiaire. Helena sait bien que c’est une marque de sympathie de sa part. Par ailleurs, Frédéric prend toujours son rôle à cœur et continue d’encourager Helena à sa façon. Il lui fait des remarques et parfois même des remontrances, sans se soucier de la présence de collègues alentours. Pour cet homme direct, c’est sa manière de la pousser à donner le meilleur d’elle-même ! Après tout, ce n’est pas parce qu’elle est une femme qu’elle fait moins bien. Il veut l’amener à se surpasser pour que tout le monde voit sa valeur, comme lui la voit. Helena est un peu son poulain. Mais ces « encouragements », prodigués avec tant de bonne volonté, n’ont pas vraiment l’effet escompté sur Helena… Elle vit ces remarques publiques comme humiliantes et ce traitement spécial n’est pas vraiment ce qu’elle attendait pour son retour dans l’entreprise en tant qu’ingénieure diplômée. De plus, Frédéric, un peu maladroit mais toujours aussi bon vivant, a l’habitude de faire des blagues parfois à la limite du sexisme. Il se croit drôle mais ne pense vraiment pas à mal.

    D’autre part, Helena découvre une drôle d’habitude de l’une de ses collègues, madame Pascale Prot. Très expérimentée, cette femme d’âge mûr travaille dans l’entreprise depuis plus de 20 ans. Elle a commencé dans le service Recrutement du département Ressources Humaines et est aujourd’hui dans l’équipe Evolution des Compétences du même département. Rigoureuse et assez stricte, elle a des idées bien arrêtées sur ce que doit être l’entreprise et le comportement des personnes au sein de cette institution. Aussi, elle utilise une méthode assez originale pour faire savoir aux gens ce qu’elle pense : elle passe par le biais de Post-its. Pascale Prot a des Post-its roses et des Post-its bleus ; les premiers pour les femmes et les seconds pour les hommes. Elle adhère totalement aux valeurs prônées par le directeur : « disponibilité, efficacité et dévotion ». Elle juge les autres selon leur performance et laisse ses remarques sur des Post-its. Cependant, Pascale estime que les femmes ont plus à prouver que les hommes et que les deux sexes ont chacun leurs domaines de compétences. Par exemple, les femmes se doivent d’écrire sans fautes d’orthographe et d’être irréprochables sur leur apparence au travail, elles doivent également être organisées et méticuleuses. Pascale a toute une série d’idées suivant ce même modèle. Globalement, elle est plus laxiste avec les hommes qu’avec les femmes, même si eux aussi ont leurs critères à respecter. Pascale n’écrit que rarement des compliments sur ses Post-its, qu’elle dépose un peu partout (sur les ordinateurs, bureaux, tiroirs, gobelets de cafés, etc.) ; et les seuls qui aient reçus ces compliments ont toujours été des hommes. Helena, elle, retrouve régulièrement des Post-its sur son bureau, mais jamais pour témoigner de son approbation. « J’ai retrouvé une faute dans ton rapport », « écriture peu soignée», « ordinateur allumé avant de partir » sont plutôt les messages qu’elle reçoit. Parallèlement à ses notes, il est déjà arrivé à la responsable un peu froide de faire des remarques orales à Helena, notamment sur ses tenues vestimentaires.

 

    Durant ses premiers mois d’embauche, Helena essaie de composer avec tous ces éléments et de s’améliorer pour être à la hauteur des expectatives qu’elle pense qu’on attend d’elle. Elle saisit toutes les pistes d’amélioration qu’on lui soumet, même si elles sont parfois exposées de façon blessante ou grossière. Elle se voile un peu la face sur la nature de ces « pistes d’améliorations ». Elle est très volontaire et pleine d’entrain dans son travail. D’un autre côté, Helena encaisse les remarques publiques de Frédéric, les post-its et les critiques acides de Pascale, en plus de ses missions de projet, pour lesquelles elle travaille d’arrache-pied. Elle essaie de rire avec son manager, de ne pas renouveler les erreurs signalées par Pascale…

    Helena s’habitue doucement à sa nouvelle vie. Sa relation avec Marc s’épanouit et le couple décide de s’installer ensemble dès janvier 2018. Ils filent leur amour et après tout, c’est bien pratique pour faire du covoiturage !

 

    Mais plus les mois passent et plus les comportements de ses collègues la révolte. Viennent s’ajouter les publicités ciblées plus ou moins sexistes qu’elle reçoit régulièrement par courriel. Au début, elle n’y a pas prêté beaucoup d’importance mais avec le recul de ses mois de travail, elle se rend compte que ces publicités sont assez fréquentes et de plus en plus régulières. Si ces courriels l’ont fait rire au début, ils l’agacent pleinement à présent et viennent se cumuler aux difficultés qu’elle rencontre déjà.

    Les agissements de ses collègues et les désagréments qu’elle traverse continuent. Malgré tout, Helena fait de son mieux et son travail est modèle. Finalement, elle fait la connaissance, en août 2018, de Brian, un collègue rattaché au service Projets Transversaux du département Innovation de la même filiale qu’elle : la filiale Recherches et Développement. Les deux équipes sont amenées à effectuer un travail commun pour l’entreprise. Très vite, Helena se rend compte du caractère macho et vulgaire de Brian. Il rigole fort, regarde les femmes du coin de l’œil en souriant et fait des blagues sexistes.

    Un jour, alors qu’Helena se sert un café dans le petit salon du département, elle entend la voix fière et grave de Brian, se rapprochant : « Et là, elle me sort : ‘’Brian ? Tu t’appelles Brian, comme dans ‘Where is Brian?’ ?’’. Eh ! Et tu sais pas c’que j’lui réponds ?! ». Et dans un rire tonitruant, il finit : « Ouais bah j’lui répond que si ‘Brian is in the kitchen’, c’est parce que c’est l’endroit où il sait qu’il peut trouver des femmes et de la bière ! ». Helena en reste bouche bée. Cette blague aurait pu être amusante si elle était prononcée au second degré mais ayant appris à connaitre le personnage, elle sait que Brian pense ce qu’il a dit. D’ailleurs, avec son excès de confiance en lui, cet homme se permet de draguer non seulement elle, mais aussi presque toutes les femmes de l’entreprise. Combien de fois est-il passé par l’accueil pour proposer à Justine de « faire un tour dans sa voiture puis de passer la nuit chez lui » ? Les remarques dragueuses et condescendantes sont une habitude pour lui lorsqu’il s’adresse à une femme. Ce jour-là donc, alors que Brian apparaît dans le petit salon, accompagné d’un collègue, il passe à côté d’Helena et lui lance : « Hello beauté » avec un clin d’œil, puis il enchaine d’un air présomptueux : « Quand tu m’amèneras le dossier, tu me prendras aussi un café, hein ? Tu es mignonne. ». En partant, il donne un coup dans l’épaule de son collègue en pouffant.

    Au fil du projet, Helena apprend à s’accommoder au caractère de Brian. Elle s’habitue à ses mails qui commencent trop souvent par des « Salut ma belle » et se terminent par des « Je t’embrasse ». C’est le comportement que Brian a avec la gente féminine en général, elle sait qu’elle ne doit pas le prendre personnellement et s’en insurger. Surtout que parallèlement, il est moteur dans le projet et très efficace au travail.

    Heureusement, elle peut compter sur le soutien de sa sœur et sur leur relation. Même si elles ne se parlent pas régulièrement, elles restent proches. Elle est aussi très amie avec Justine, l’hôtesse d’accueil qui a toujours la tchatche, si bien qu’elles sont devenues confidentes. Elles se voient à l’entreprise mais aussi en dehors : à l’occasion d’afterwork ou même de sorties entre elles, qu’elles organisent en soirée ou les week-ends. Cette amitié est très chère aux yeux d’Helena. Et puis il y a Marc Tomphy, son amoureux… Si au travail ils entretiennent une relation strictement professionnelle, décision prise d’un commun accord, le jeune couple a, dans l’intimité, une relation simple et complice. Marc est une personne rationnelle et sérieuse, au travail comme en amour ; il prend très à cœur leur relation. Helena sait qu’elle peut compter sur son soutien et le savoir suffit à la rassurer. Elle ne lui raconte pas tout ce qu’elle vit durant ses journées à l’entreprise. En effet, sans compter les nombreux déplacements professionnels que Marc est amené à faire, quand ils rentrent chez eux, Helena et Marc préfèrent ne plus penser au travail ; ils distinguent bien la sphère privée de la sphère professionnelle. De plus, Helena souhaite gérer elle-même la situation qu’elle traverse ; elle veut être forte.

    Cependant, Helena s’exaspère devant le comportement de Brian et n’accepte pas d’être traitée pour moins que ce qu’elle n’est. Son humeur froide alerte Marc qui essaie de comprendre afin de soulager et d’aider au mieux celle qu’il aime. Alors qu’Helena n’aime pas trop parler de ses problèmes de travail avec lui, elle décide de s’ouvrir et lui explique son quotidien auxcôtés de Brian. Marc n’a rien vu ; il est tellement absorbé par ses missions et ses déplacements. De retour au travail en ayant connaissance de ce que lui a dit Helena, Marc se rend compte du comportement de Brian avec les femmes. Il décide, sans en parler à Helena, d’avoir une discussion détendue avec lui, dans le but que Brain se tempère un peu. Marc veut sincèrement aider Helena, mais d’un autre côté, il veut éviter de faire trop de bruit, pour ne pas entacher son image. Il se dit aussi, à raison, qu’Helena ne souhaite pas être perçue comme une femme qui se cache derrière son homme pour se défendre. Suite à cette discussion, Brian se calme un peu vis-à-vis d’elle. Toujours dragueur avec les autres femmes, il remplace néanmoins ses « Je t’embrasse » par des « La bise » dans les signatures de ses mails à Helena. Il évite aussi les remarques et les blagues s’adressant directement à elle mais choisit plutôt de les faire à ses collègues (et amis) d’une voix forte lorsqu’Helena passe près de lui. Helena ne reparle plus de Brian à Marc. Très attentionné, mais un peu égocentrique et solitaire, il estime que l’affaire est réglée. Les mois continuent et avec eux, le projet en collaboration et les dures conditions de travail d’Helena.

 

    Mais alors que le temps passe, Helena comprend que les agissements de ses collègues (Frédéric Louchalle, Pascale Prot, Brian…) ne vont probablement pas cesser. Aussi, d’agacée, elle devient progressivement passive à ces comportements. Ils se banalisent à ses yeux. Mais sans prendre autant de place dans son esprit par leur injustice, ces agissements continuent de peser sur elle. Elle ne s’exprime plus sur sa situation. Ni à Marc, ni à sa sœur, ni même à Justine. Pour Helena, cette vie est devenue son quotidien et parler ne sert plus. Elle est triste, de plus en plus lasse et fatiguée. Elle perd progressivement confiance en elle et commence à s’assombrir.

    Pendant ce temps-là, Frédéric, qui ne voit plus Helena se raidir à ses blagues, pense qu’elle les accepte et lui en fait plus encore. Il ne se rend pas compte des troubles d’Helena, d’autant qu’elle continue à rendre du bon travail. Si des fois il remarque une baisse d’entrain, Frédéric tente de stimuler Helena, à sa manière un peu lourde et maladroite ; ce qui a souvent pour effet de faire sourire Helena tout en lui rajoutant un poids sur les épaules. Pour maintenir la bonne qualité de son travail, et parce qu’elle cède au sentiment qu’elle doit constamment prouver qu’elle n’est pas plus nulle qu’une autre et qu’elle mérite sa place, Helena travaille toujours plus. Elle fait des heures supplémentaires et s’attarde presque tous les soirs pour avancer ses missions. Certaines soirées, elle croise Henry Commure, le vigile de son secteur de l’entreprise. C’est l’occasion pour eux de discuter un peu et le cinquantenaire se rend rapidement compte de la fatigue d’Helena. Henry Commure est un homme gentil et doux ; il est volontaire et un peu maladroit. Il est témoin des violences passives que subit Héléna et le soir, quand elle se pense seule à travailler dans son bureau, Henry voit son visage accablé et las. Il trouve oppressante l’attitude de Frédéric et il essaie tant bien que mal, quand il la croise, de remonter un peu le moral d’Helena. Elle, apprécie sa présence : même s’il est parfois un peu envahissant, la présence et la conversation d’Henry (qui en dit parfois plus ce que ce qu’il ne devrait) lui donnent du baume au cœur.

 

    Quand arrive décembre 2019, accompagné de son ciel bas et gris, Helena est devenue toute renfermée, presque éteinte. Elle ne parle plus de ce qu’il se passe au travail mais sa situation l’affecte beaucoup. Elle traverse ses journées de façon confuse et atone.

 

Auteure ou autrice (va falloir choisir un jour) : Lorysse Marchal

La première partie du chapitre 3 arrive la semaine prochaine !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.